
La genèse du projet
C’est par une nuit sombre et pluvieuse, à Oslo en 1946, qu’est née l’idée qui va aboutir à une des plus formidables aventures humaines de l’après-guerre, qui se poursuit encore aujourd’hui. Sitôt la guerre terminée, trois jeunes gens ont entrepris l’exploration du Spitzberg. Il s’agit de Robert Pommier, Yves Valette et J.A. Martin. Or, ce soir-là, ils tombent sur un article de journal où il est fait mention du désintérêt de la France pour le territoire qui lui a été attribué en Antarctique, et que le découvreur, Dumont d’Urville, avait baptisé Terre Adélie. Bien entendu, cette information a attisé le patriotisme des trois jeunes gens (rappelons que nous sommes à la sortie de la guerre), et ils décident d’aller voir Paul-Émile Victor, le héros du Groenland d’avant-guerre.

L’idée a rapidement séduit « PEV » et il se met en quête de soutien auprès des instances ministérielles. Sa réputation et son acharnement, ainsi que ses talents de négociateur font qu’il obtient le soutien voulu. Il crée alors ce qui sera l’œuvre de sa vie : les Expéditions Polaires Françaises (E.P.F.). Cet épisode de l’histoire des Expéditions Polaires Françaises est décrit très précisément, avec toutes les « petites histoires », dans le livre d’Yves Valette « Ceux de Poirt-Martin« .



Vient alors le travail de titan qui consiste à préparer une expédition de « réappropriation » de la Terre Adélie. Il faut tout d’abord trouver un bateau. C’est aux États-Unis, dans un stock de matériel réformé de l’armée, que PEV va trouver le bateau qui deviendra le « Commandant Charcot« . Il s’agit d’un mouilleur de filets anti-mines, à coque en bois, construit en 1943 et nommé « Lancewood« . Il est nommé provisoirement « Atiette« , et qui est rapatrié sur Le Havre pour être adapté à la navigation polaire.

Pendant ce temps, à Paris, au siège des E.P.F., 22, avenue de la Grande Armée, les préparatifs vont bon train : recherche de sponsors, préparation de l’itinéraire, achat du matériel pour la base qui doit être construite, recrutement des participants, achat des chiens de traîneaux, etc. Des scènes totalement décalées se passent, avec du matériel polaire et des véhicules destiné à évoluer sur la neige et la glace stockés en plein Paris…

Egalement, Yves valette, le second l’expédition conduite par Franck Liotard, part de France en novembre 1947 comme observateur auprès d’une expédition australienne qui va établir une base sur l’île de Macquarie située à mi distance entre la Tasmanie et la Terre Adélie. Cette mission doit ainsi permettre de se familiariser avec les problème de création d’une base en Antarctique. Il a envoyé quelques cartes à des proches dont l’exemplaire ci-dessous (8 exemplaires connus). Il rentrera au printemps 1948.

Tout commence par l’émission d’un timbre
Pour commémorer et accompagner (on dirait aujourd’hui « médiatiser ») cette mission de reprise de possession de la Terre Adélie par la France, Paul-Emile Victor, qui a de nombreux appuis dans les cercles des gouvernants, milite pour l’émission d’un timbre poste marquant cet événement. Il obtient partiellement satisfaction et un timbre de Madagascar (le 100 F. « Zéphyr« ) est surchargé en rouge de la mention « TERRE ADELIE – DUMONT D’URVILLE – 1840« . 200.000 timbres seront surchargés, et mis en vente à l’Agence des Timbres-Poste d’Outre-Mer à partir du 26 octobre 1948, au prix de 200 francs. Ironie de l’histoire, le bureau de poste de Terre Adélie ne sera officiellement créé que le 24 novembre suivant…

Il y a peu de temps, un philatéliste averti (et observateur…) a découvert une variété constante de ce timbre. Sa description figure à la fin de cette page.

La première souscription » LAFON «
Bien entendu, cette nouvelle aventure ne laisse pas les philatélistes indifférents. Le principal artisan de la réalisation des premiers plis philatéliques de Terre Adélie est M. Arthur Lafon, directeur du mensuel philatélique « Le Timbre », qui apprend la nouvelle de l’émission de ce timbre aux collectionneurs.
En accord avec Paul-Émile Victor, le mensuel organise même une souscription de plis, qui seront libellés par le journal et renvoyés en recommandé directement aux souscripteurs. Cette souscription propose deux plis :
– une enveloppe affranchie du timbre « Zéphyr » surchargé, oblitérée de la date d’arrivée du « Commandant Charcot » en Terre Adélie avec le nouveau cachet à date créé pour la circonstance. Un cachet spécial à l’effigie de Dumont d’Urville sera apposé sur ces enveloppes. Ces plis doivent rentrer en France dès la fin de la première expédition. Le prix est de 1000 francs.
– une enveloppe identique, mais uniquement oblitérée du seul cachet à date lors de la deuxième rotation du bateau. Ces plis doivent rentrer en France lors de la deuxième rotation du bateau. Prix : 500 francs.
La plupart de ces enveloppes portent un en-tête intitulé « EXPEDITION ANTARCTIQUE FRANÇAISE – TERRE ADÉLIE – 1948-1950« . Celle qui ne portent pas cet en-tête seront revêtues du cachet des E.P.F. « Expéditions Arctiques – Expéditions Antarctiques« .
Les adresses sur ces enveloppes ont été rédigées manuellement par M. Lafon lui-même, et, contrairement à ce qu’on aurait pu craindre, au vu de la date tardive de cette souscription, elle se passera très bien et 1348 plis au total sont partis le 12 janvier 1948 pour Hobart (943 plis n°1 et 405 n°2). D’autres plis réalisés et envoyés par des philatélistes individuels seront également acheminés sur Hobart et embarqués sur le « Commandant Charcot« .
Premières oblitérations
A l’approche du continent antarctique, André-Franck Liotard, nommé gérant postal de cette expédition, décide de commencer la préparation du matériel postal. Il estime que le bateau va atteindre la côte de la Terre Adélie vers le 15 février, et c’est donc cette date qu’il décide d’afficher sur le cachet à date créé spécialement pour le bureau postal de la base. Comme il est conscient que le temps va être compté pour les nombreuses tâches à effectuer une fois arrivé, il décide de commencer à oblitérer les plis philatéliques alors que l’expédition est toujours en mer. En plus des plis de la souscription Lafon, il y les nombreux plis philatéliques et quelques rares cartes postales privés (revêtus du timbre « Zéphyr » ou de timbres malgaches) et ceux de l’équipage du « Commandant Charcot » (qui doivent se limiter à trois plis par personne, affranchis du timbres « Zéphyr« ) et des membres de l’expédition.
Au total il y a donc :
– les 943 plis de la souscription Lafon
– environ 400 plis identiques, mais avec l’adresse imprimée des EPF
– des plis arrivés sous couvert du Figaro, qui avait proposé à ses lecteurs de faire l’intermédiaire
– les plis des membres d’équipage du bateau
– les plis des membres d’équipage
On comprend donc que le travail de « traitement » des plis philatéliques ait été anticipé, car il va occuper A.F. Liotard pendant plusieurs jour !
Hélas, le 15 février, le bateau se heurte toujours au pack, et devra bientôt abandonner ses efforts et rentrer à Hobart. Les plis déjà oblitérés de la date du 15 février 1949 ne seront pas renvoyés à leurs destinataires, mais seront conservés dans des sacs plombés, en attendant la prochaine expédition.

Deuxième souscription » LAFON «
En prélude à cette deuxième expédition, la formule ayant eu du succès la première fois, le journal « Le Timbre » et son directeur, M. Lafon, ont à nouveau organisé une souscription. Cette fois-ci, les collectionneurs ont suffisamment de temps pour réagir. Les modalités de cette deuxième souscription sont les mêmes que la première fois : 1000 francs pour un pli avec cachet illustré, et retour immédiat et 500 francs sans cachet illustré et retour à la rotation suivante. Ces enveloppes aussi portent toutes les adresses des destinataires écrites de la main de M. Lafon. La différence avec les premiers de souscriptions réside dans l’en-tête de l’enveloppe, qui est cette fois-ci : « EXPEDITION ANTARCTIQUE FRANÇAISE – TERRE ADÉLIE – 1948-1951« . Cette deuxième souscription va avoir un peu moins de succès que la première : 341 plis à 1000 francs et 220 à 500 francs.
Bien entendu, ces plis, et ceux envoyés personnellement par les philatélistes à la mission française, ne recevront pas l’oblitération du 15/2/49 !





















